Dante, L'ENFER (Extraits - traduction Jacqueline Risset)

 

 

 

 

"Il te convient d'aller par un autre chemin",

répondit-il, quand il me vit en larmes

"si tu veux échapper à cet endroit sauvage ;

car cette bête, pour qui tu cries,

ne laisse nul homme passer par son chemin,

mais elle l'assaille, et à la fin le tue ;

elle a nature si mauvaise et perverse

que jamais son envie ne s'apaise

et quand elle est repue elle a plus faim qu'avant.

Nombreux les animaux avec qui elle s'accouple,

et seront plus encore, jusqu'au jour où viendra

le lévrier, qui la fera mourir dans la douleur.

Lui ni terre ni métal ne le nourrira,

mais sagesse, amour et vertu,

et sa nation sera entre feltre et feltre.

Il sera le salut de cette humble Italie

pour qui mourut la vierge Camille,

Euryale et Turnus et Nisus, de leurs blessures.

Il la chassera par toutes les villes,

puis il viendra la remettre en enfer,

d'où l'avait tirée d'abord l'envie.

I, 91-111

 

 

Tel est celui qui ne veut plus ce qu'il voulait,

changeant d'idée pour des pensées nouvelles,

si bien qu'il abandonne ce qu'il a commencé,

tel je devins sur cette pente obscure,

car en pensant je consumai toute l'entreprise

qui fut si dure en son commencement.

II, 37-42

 

J'étais parmis ceux qui sont en suspens

quand une dame heureuse et belle m'appela,

telle que je la priai de me commander.

Ses yeux brillaient plus que l'étoile,

et elle me parla, douce et calme,

d'une voix d'ange, en son langage :

"Ô âme courtoise de Mantoue,

dont la gloire dure encore dans le monde,

et durera autant que le monde,

mon ami vrai, et non ami de la fortune,

est empêché si fort, sur la plage déserte,

que la peur le fait s'en retourner,

et je crains qu'il ne soit déjà si égaré

que je me sois levée trop tard à son secours,

pour ce que j'entendis de lui au ciel.

Va donc, et aide-le si bien

par ta parole ornée, et ce qui peut servir

à son salut, que j'en sois consolée.

Je suis Béatrice, qui te prie d'aller ;

je viens du lieu où j'ai désir de retourner ;

Amour m'envoie, qui me fait parler.

Quand je serai auprès de mon seigneur,

je lui ferai souvent ta louange."

Elle se tut alors et je repris :

"Ô dame de vertu, vertu qui permet seule

que l'espèce humaine excède tout ce qui est

sous le ciel qui a les cercles les plus petits,

ton commandement m'agrée si fort

qu'y obéir, même aussitôt, me semble tard ;

il ne sert plus que tu m'expliques ton désir.

Mais dis-moi la raison qui t'enlève la peur

de descendre ici en ce centre

du vaste lieu où tu désires t'en retourner."

"Puisque tu veux savoir un tel secret,

je te dirai brièvement, répondit-elle,

pourquoi je n'ai pas craint de venir par ici.

Il faut avoir peur seulement de ces choses

qui ont pouvoir de faire mal à autrui ;

des autres non, car elles ne sont pas redoutables.

Je suis faite par Dieu, et par sa grâce, telle

que votre misère ne peut me toucher,

et que la flamme de cet incendie ne m'atteint pas.

Une noble dame est au ciel qui a pitié

de la détresse où je t'envoie,

si bien qu'elle brise la dure loi d'en haut.

Or cette dame a appelé Lucie

et lui a dit : - Ton fidèle a maintenant besoin

de toi, et moi, à toi je le recommande - .

Lucie, ennemie de toute cruauté,

se mit en chemin, et vint là où j'étais,

assise auprès de l'antique Rachel,

et dit : - Béatrice, louange de Dieu vraie,

pourquoi n'aides-tu pas celui qui t'aima tant

que pour toi il sortit de la horde vulgaire ?

N'entends-tu pas la pitié de ses pleurs,

ne vois-tu pas la mort qui le menace

sur le grand fleuve où la mer ne vient pas ? –

Personne jamais ne fut plus prompt

à faire son bien, et à fuir son dommage,

que je ne fus, à ces paroles dites,

à venir ici-bas de mon siège d'élue,

me confiant dans ton parler honnête

qui t'honore toi-même, et ceux qui t'entendent."

II, 52-114

 

 

Vestibule de l'Enfer

 

"Par moi on va dans la cité dolente,

par moi on va dans l'éternelle douleur,

par moi on va parmi la gent perdue.

Justice a mû mon sublime artisan,

puissance divine m'a faite,

et la haute sagesse et le premier amour.

Avant moi rien n'a jamais été crée

qui ne soit éternel, et moi je dure éternellement.

Vous qui entrez laissez toute espérance."

III, 1-9

 

Et moi qui avait la tête entourée d'ombre,

je dis : "Maître, qu'est-ce que j'entends ?

qui sont ces gens si défaits de souffrance ?"

Et lui à moi : "Cet état misérable

est celui des méchantes âmes des humains

qui vécurent sans infamie et sans louange.

Ils sont mêlés au mauvais chœur des anges

qui ne furent ni rebelles à Dieu

ni fidèles, et qui ne furent que pour eux-mêmes.

Les cieux les chassent, pour n'être pas moins beaux,

et le profond enfer ne veut pas d'eux,

car les damnés en auraient plus de gloire."

Et moi : "Maître, quel est le poids

qui les fait se plaindre si fort ?"

Il répondit : "Je vais te le dire en quelques mots.

Ceux-ci n'ont pas espoir de mort,

et leur vie aveugle est si basse

que tout autre sort leur fait envie.

Le monde ne laisse pas de renommée pour eux,

miséricorde et justice les méprisent ;

ne parlons pas d'eux, mais regarde et passe."

III, 31-51

 

Et voici s'avancer vers nous dans un bateau

un vieillard blanc d'antique poil,

criant : "Malheur à vous, âmes méchantes,

n'espérez pas voir un jour le ciel :

je viens pour vous mener à l'autre rive

dans les ténèbres éternelles, en chaud et gel.

Et toi qui es ici, âme vivante,

va-t'en loin de ceux-ci, qui sont tous morts."

Mais comme il vit que je ne partais pas,

il dit : "Par d'autres voies, par d'autres ports

tu viendras au rivage, non ici pour passer ;

il faudra que te porte un bateau plus léger."

Mon guide alors lui dit : "Charon, ne te démène pas :

on veut ainsi là où on peut

ce que l'on veut, et ne demande pas davantage."

III, 82-96

 

 

Premier Cercle, les Limbes

Esprits vertueux non baptisés, sans autre peine que le désir éternellement insatisfait de voir Dieu.

 

Mon bon maître me dit : "Tu ne demandes pas

quels sont les esprits que tu vois ?

Or je veux que tu saches, avant d'aller plus loin,

qu'ils furent sans péchés ; et s'ils ont des mérites,

ce n'est pas assez, car ils n'ont pas eu le baptême,

qui est la porte à la foi que tu as ;

et s'ils vécurent avant la loi chrétienne,

ils n'adorèrent pas Dieu comme il convient :

je suis moi-même un de ceux-là.

Pour un tel manque, et non pour d'autres crimes,

nous sommes perdus, et notre unique peine,

est que sans espoir nous vivons en désir."

Douleur me prit au cœur lorsque je l'entendis,

car je compris que de très grands

étaient suspendus dans ce limbe.

"Dis-moi, mon maître, mon seigneur",

commençai-je, voulant être assuré

de cette foi qui détruit toute erreur :

"quelqu'un est-il jamais sorti d'ici

par son mérite ou par autrui, pour être élu ?"

Et lui, qui entendit mes paroles couvertes,

me répondit : "J'étais nouveau dans cet état

quand je vis venir un puissant

que couronnait un signe de victoire.

Il tira l'ombre de son premier aïeul,

d'Abel son fils et de Noé,

et de Moïse, légiste obéissant ;

Abraham patriarche et David roi,

Israël avec son père et ses enfants,

et Rachel pour laquelle il fit tant ;

et beaucoup d'autres, qu'il emmena au ciel.

Et je veux que tu saches qu'avant ceux-là

les esprits humains n'étaient pas sauvés."

IV, 31-63

 

Nous parvînmes au pied d'un noble château

sept fois entouré de hauts murs

et défendu par une belle rivière.

Nous la passâmes comme terre dure ;

et par sept portes j'entrai avec ces sages

arrivant en un pré à la fraîche verdure.

Des gens s'y trouvaient, aux yeux lents et graves,

avec un air de grande autorité :

ils parlaient peu, et d'une voix suave.

Nous nous mîmes ainsi sur l'un des côtés,

en un lieu ouvert, lumineux et haut

si bien que de là nous pouvions les voir tous.

Et là en face, sur l'émail vert,

nous furent montrés les esprits magnanimes

dont la vue m'exalte en moi-même.

Je vis Électre avec ses compagnons,

parmi lesquels je reconnus Hector, Énée,

César armé au regard de griffon.

Je vis Camille et la Penthésilée ;

et plus loin je vis le roi Latinus

assis avec sa fille Lavinia.

Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin,

Lucrèce, Julia, Martia et Cornélia ;

et seul, à l'écart, je vis Saladin.

Quand je levai un peu plus les yeux,

je vis le maître de ceux qui savent

assis parmi la famille philosophique.

Tous le regardent, et tous lui font honneur :

là je vis d'abord Socrate et Platon,

qui sont devant les autres, plus près de lui,

Démocrite qui soumet le monde au hasard,

Diogène, Anaxagore et Thalès,

Empédocle, Héraclite et Zénon ;

et je vis celui qui décrit les qualités des plantes,

je veux dire Dioscoride ; et puis je vis Orphée,

Tullius et Linus et Sénèque moral ;

Euclide géomètre et Ptolémée,

Hippocrate, Avicenne et Galien,

Averroès, qui fit le grand commentaire.

Je ne peux les nommer tous pleinement,

car mon long poème me pousse tant

que mon dire souvent saute les faits.

IV,106-147

 

 

Deuxième Cercle : Luxurieux, emportés par l'ouragan infernal.

 

Je descendis ainsi du premier cercle

dans le second, qui enclôt moins d'espace,

mais douleur plus poignante, et plus de cris.

Minos s'y tient, horriblement, et grogne :

il examine les fautes, à l'arrivée,

juge et bannit suivant les tours.

J'entends que quand l'âme mal née

vient devant lui, elle se confesse toute :

et ce connaisseur de péchés

voit quel lieu lui convient dans l'enfer ;

de sa queue il s'entoure autant de fois

qu'il veut que de degrés l'âme descende.

Elles se pressent en foules devant lui,

et vont l'une après l'autre au jugement :

elles parlent, entendent et tombent.

"Ô toi qui vient à l'hospice de douleur",

me dit Minos quand il me vit,

en oubliant de remplir son office,

"vois comme tu entre, et à qui tu te fies ;

que l'ampleur de l'entrée ne t'abuse !"

Alors mon guide : "Pourquoi cries-tu ?

N'empêche pas son voyage fatal :

on veut ainsi là où on peut

ce que l'on veut, et ne demande pas davantage."

A présent commencent les notes douloureuses

à se faire entendre ; à présent je suis venu

là où les pleurs me frappent.

Je vins en un lieu où la lumière se tait,

mugissant comme mer en tempête,

quand elle est battue par vents contraires.

La tourmente infernale, qui n'a pas de repos,

mène les ombres avec sa rage ;

et les tourne et les heurte et les harcèle.

Quand elles arrivent devant la ruine,

là sont les cris, les pleurs, les plaintes ;

là elles blasphèment la vertu divine.

Et je compris qu'un tel tourment

était le sort des pécheurs charnels,

qui soumettent la raison aux appétits.

V, 1-39

 

Quand j'eus ainsi entendu mon docteur

nommer les dames de jadis et les cavaliers,

pitié me prit, et je devins comme égaré.

Je commençai : "Poète, volontiers

je parlerais à ces deux-ci qui vont ensemble,

et qui semblent si légers dans le vent."

Et lui à moi : "Tu les verras quand ils seront

plus près de nous ; alors prie-les

par l'amour qui les mène, et ils viendront."

Dès que le vent vers nous les plie,

je leur dis ces mots : "Ô âmes tourmentées,

venez nous parler, si nul ne le défend."

Comme colombes à l'appel du désir

viennent par l'air, les ailes droites et fixes,

vers le doux nid, portées par le vouloir ;

ainsi de la compagnie de Didon

ils s'éloignèrent, venant vers nous dans l'air malin,

si fort fut mon cri affectueux.

"Ô créature gracieuse et bienveillante

qui vient nous visiter par l'air sombre

nous dont le sang teignit la terre,

si le roi de l'univers était notre ami,

nous le prierions pour ton bonheur,

puisque tu as pitié de notre mal pervers.

De tout ce qu'il vous plaît d'entendre et de dire,

nous entendrons et nous vous parlerons,

tandis que le vent, comme il fait, s'adoucit.

La terre où je suis née se trouve au bord

de ce rivage où le Pô vient descendre

pour être en paix avec ses affluents.

Amour, qui s'apprend vite au cœur gentil,

prit celui-ci de la belle personne

que j'étais ; et la manière me touche encore.

Amour, qui force tout aimé à aimer en retour,

me prit si fort de la douleur de celui-ci

que comme tu vois il ne me laisse pas.

Amour nous a conduits à une mort unique.

La Caïne attend celui qui nous tua."

Tels furent les mots que nous eûmes d'eux.

Quand j'entendis ces âmes blessées,

je baissai le visage, et le gardais si bas

que le poète me dit : "Que penses-tu ?"

Quand je lui répondis, je commençais : "Hélas,

que de douces pensées, et quel désir

les ont menés au douloureux trépas !"

Puis je me retournai vers eux et je leur dis

pour commencer : "Francesca, tes martyres

me font triste et pieux à pleurer.

Mais dis-moi ; du temps des doux soupirs,

à quel signe et comment permit amour

que vous connaissiez vos incertains désirs ?"

Et elle : "Il n'est pas de plus grande douleur

que de se souvenir des temps heureux

dans la misère ; et ton docteur le sait.

Mais si tu as telle envie de connaître

la racine première de notre amour,

je ferai comme qui pleure et parle à la fois.

Nous lisions un jour par agrément

de Lancelot, comment amour le prit :

nous étions seuls et sans aucun soupçon.

Plusieurs fois la lecture nous fit lever les yeux

et décolora nos visages ;

mais un seul point fut ce qui nous vainquit.

Lorsque nous vîmes le rire désiré

être baisé par tel amant,

celui-ci, qui jamais plus ne sera loin de moi,

me baisa la bouche tout tremblant.

Galehaut fut le livre et celui qui le fit ;

ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant."

Pendant que l'un des deux esprits parlait ainsi,

l'autre pleurait, si bien que de pitié

je m'évanouis comme si je mourrais ;

et je tombai comme tombe un corps mort.

V, 70-142

 

 

Troisième Cercle : Gourmands, couchés dans la boue sous une pluie noire et glaciale

 

Je suis au troisième cercle, à celui de la pluie

éternelle, maudite, froide et lourde ;

règle et nature n’en sont jamais nouvelles.

Grosse grêle, eau sombre et neige

s’y déversent par l’air ténébreux ;

la terre qui les recueille a une odeur infecte.

Cerbère, bête étrange et cruelle,

hurle avec trois gueules comme un chien

sur les morts qui sont là submergés.

Ses yeux sont rouges, sa barbe grasse et noire,

son ventre large, ses mains onglées ;

il griffe les esprits, les écorche et les dépèce.

La pluie les fait hurler avec les chiens ;

ils font d’un flanc leur bouclier à l’autre flanc ;

ils se tournent souvent les malheureux profanes.

Lorsque Cerbère nous vit, l’énorme ver,

il ouvrit ses bouches, et nous montra les dents ;

il n’avait pas un membre qui ne frémît.

Alors mon guide étendit ses paumes,

prit de la terre, et à pleines poignées

la jeta dans les gueules goulues.

Tel un chien aboyant et vorace

qui se calme quand il a sa pâté sous la dent,

car il s’acharne et s’évertue à dévorer,

telles se firent les trois faces bestiales

du démon Cerbère qui étourdit si fort

les âmes, qu’elles voudraient être sourdes.

VI, 7-33

 

Ainsi nous traversâmes l’affreux mélange

de pluie et d’ombres, en marchant à pas lents,

et causant un peu de la vie future ;

aussi je lui dis : “ Maître, tous ces tourments

s’accroîtront-ils après le grand jugement,

ou seront-ils moins forts, ou aussi cuisants ? ”

Et lui à moi : “ Retourne à ta science,

pour qui plus la chose est parfaite,

plus elle sent le bien, et aussi la douleur.

Quoique ces morts maudits

n’atteignent jamais la vraie perfection,

ce qui les attend est plutôt plus que moins. ”

VI, 100-111

 

 

Quatrième Cercle : Avares et Prodigues ; ils roulent des rochers en s’injuriant mutuellement.

Cinquième Cercle : Coléreux ; ils sont immergés dans les eaux bourbeuses du Styx.

 

Et nous passâmes dans la quatrième fosse,

entrant toujours plus loin dans cette triste pente

qui ensache le mal de tout l’univers.

Ah ! justice de Dieu ! qui donc amasse autant

que j’en ai vu d’étranges tourments, d’étranges peines ?

Et pourquoi notre erreur nous détruit-elle ?

Comme les vagues au-dessus de Charybde

se brisent contre les vagues qu’elles rencontrent,

ainsi il faut qu’ici les morts dansent la gigue.

Là je vis des gens, plus nombreux qu’ailleurs,

de çà, de là, avec des hurlements,

pousser des fardeaux à coups de poitrine.

Ils se cognaient l’un contre l’autre ; et à ce point

chacun se retournait, repartant vers l’arrière,

criant : “ Pourquoi tiens-tu ? ”, “ pourquoi lâches-tu ? ”.

C’est ainsi qu’ils tournaient par le cercle lugubre

sur chaque bord, vers le point opposé,

en criant encore leur honteux couplet ;

puis chacun se tournait, quand il était venu

par son demi-cercle à la deuxième joute.

Et moi qui en avait le cœur comme brisé,

je dis : “ Mon maître, explique-moi

qui sont ces gens, s’ils furent tous clercs,

ces tonsurés à notre gauche. ”

Et lui, à moi : Tous ils furent borgnes

dans leur esprit durant la vie, de sorte

qu’ils n’eurent aucune mesure en leur dépense.

Leur voix l’aboie très clairement.

Quand ils parviennent à ces deux points du cercle

où le péché contraire les désassemble.

Ceux-ci furent clercs, qui n’ont pas de couvercle

de poil en tête, et papes et cardinaux,

en qui l’avarice montre sa démesure. ”

VII, 16-48

 

Nous recoupâmes le cercle vers l’autre rive

au-dessus d’une source qui bout et se reverse

par un canal qui dérive d’elle.

L’eau était noire plutôt que perse,

et nous, en compagnie de son flot trouble,

nous entrâmes plus bas par une voie étrange.

Il va dans le marais qui a nom Styx

le sinistre ruisseau, quand il arrive

au pied des affreuses berges grises.

Et moi qui regardais très fixement,

je vis des gens boueux dans ce marais,

tous nus, et à l’aspect meurtri.

Ils se frappaient, mais non avec la main,

avec la tête, avec la poitrine et avec les pieds,

tranchant leur corps par bribes, avec les dents.

Le bon maître dit : “ Fils, tu vois maintenant

les âmes de ceux que la colère vainquit ;

et je veux encore que tu saches

qu’il y a dans l’eau des gens qui soupirent

et font pulluler cette onde jusqu’en haut,

comme tes yeux te montrent, où qu’ils se posent.

Plantés dans la boue ils disent : “ Nous étions tristes

dans l’air doux que le soleil réjouit,

ayant en nous les fumées chagrines :

à présent nous nous attristons dans la boue noire. ”

Cet hymne ils le gargouillent dans leur gorge,

car ils ne peuvent le dire par mots entiers. ”

VII, 100-126

 

 

Comme nous voguions sur cette eau morte,

devant moi se dressa un être plein de fange,

disant : “ Qui es-tu, toi qui t’en viens avant le temps ? ”

Et moi à lui : “ Si je viens, je ne reste pas ;

mais toi qui es-tu, qui es si enlaidi ? ”

Il répondit : “ Tu le vois : un qui pleure. ”

Et moi à lui : “ Reste avec les pleurs,

avec le deuil, esprit maudit ;

je te connais, bien que tu sois tout embourbé. ”

Alors il tendit ses deux mains vers la barque ;

d’où mon maître avisé le repoussa,

disant : “ Va-t’en d’ici, avec les autres chiens ! ”

Puis il m’entoura le cou de ses bras ;

baisa mon visage et me dit : “ Âme altière,

bénie soit celle qui te porta !

Cet homme fut sur terre un orgueilleux ;

la bonté n’orne pas sa mémoire :

aussi son ombre est ici furieuse.

Combien se prennent là-haut pour de grand rois,

qui seront ici comme porcs dans l’ordure,

laissant de soi un horrible mépris. ”

VIII, 31-51

 

Le bon maître me dit : “ A présent, mon fils,

s’approche la cité qui a nom Dité,

avec ses habitants meurtris, avec sa grande armée. ”

Et moi : “ Maître je vois déjà ses mosquées

très clairement là-bas dans la vallée,

vermeilles, comme sorties du feu. ”

Il répondit : “ C’est le feu éternel

brûlant à l’intérieur, qui les fait sembler rouges,

comme tu vois, dans ce bas enfer. ”

Nous parvînmes enfin dans les hautes fosses

qui entourent la cité désolée :

et ses murailles me paraissaient de fer.

Nous fîmes d’abord un long détour,

et nous vînmes en un lieu où le nocher

cria très fort : “ Sortez, voici l’entrée. ”

Je vis plus de mille diables au-dessus des portes

précipités du ciel, qui disaient pleins de rage :

“ Qui donc est celui-là qui sans avoir sa mort

s’en va par le royaume des âmes mortes ? ”

Mon très sage maître leur fit un signe

montrant qu’il voulait leur parler en secret.

Alors ils réfrénèrent un peu leur grand dédain

et dirent : “ Viens seul, qu’il s’en aille celui-là

qui eut l’audace d’entrer dans ce royaume.

Qu’il s’en retourne seul par sa folle route :

qu’il essaie, s’il ose ; toi tu resteras,

qui l’a mené par les régions obscures. ”

VIII, 67-93

 

 

Remparts de Dité.

 

Déjà venait par les troubles eaux

le fracas d’un son plein d’épouvante

qui faisait trembler à la fois les deux rives,

tout semblable à celui d’un vent

impétueux, né de chaleurs contraires,

qui frappe la forêt et sans aucun obstacle,

arrache, abat et emmène les branches ;

il s’en va de l’avant, poudreux, superbe,

faisant fuir les bergers et les bêtes féroces.

Il délivra mes yeux et dit : “ Tends maintenant le nerf

de tes regards vers cette écume antique

là où la fumée est la plus noire. ”

Comme devant la couleuvre leur ennemie

les grenouilles s’enfuient à travers l’eau

et vont se blottir sur la terre,

je vis plus de milles âmes détruites

s’enfuir ainsi devant quelqu’un qui en marchant

traversait le Styx à pied sec.

De son visage il écartait l’air gras

en mouvant souvent la main gauche :

et ce seul tourment semblait l’incommoder.

Je compris que c’était un envoyé du ciel,

et je me tournai vers mon maître, qui me fit signe

de rester coi, et de m’incliner devant lui.

Ah comme il me paraissait plein de mépris !

Il alla vers la porte et d’un coup de baguette

l’ouvrit sans rencontrer de résistance.

“ O bannis du ciel, engeance infecte ”,

commença-t-il sur l’horrible seuil,

“ d’où vient l’outrecuidance qui vous habite ?

Pourquoi renâclez-vous à ce vouloir

dont la fin ne peut jamais être évitée,

et qui souvent alourdi vos peines ?

A quoi sert de heurter contre le destin ?

Votre Cerbère, autant qu’il vous souvienne,

en porte encore la gorge et le menton pelés. ”

Puis il se retourna vers la route boueuse,

et ne nous dit mot, mais garda l’apparence

de quelqu’un que mord un tout autre souci

que celui de ceux qu’il a sur son chemin ;

nous portâmes alors nos pas vers la cité,

pleins d’assurance après ce saint discours.

IX, 64-105

 

 

Sixième Cercle : les Hérétiques, couchés dans des tombes brûlantes.

 

Maintenant il s’en va par une voie secrète,

entre les murs de la cité et les supplices,

mon maître, et moi je vais sur ses talons.

“ Haute vertu, toi qui me fais tourner

comme tu veux par ces cercles impies,

parle-moi encore, et satisfais à mes désirs.

Ces gens qui sont dans les tombeaux

pourrait-on les voir ? déjà tous les couvercles

sont levés, et nul ne fait la garde. ”

Il répondit : “ Tous seront refermés

lorsqu’ils reviendront de Josaphat

avec les corps qu’ils ont laissés sur terre.

Avec Épicure tous ses disciples

ont leurs cimetières de ce côté,

eux qui font mourir les âmes avec les corps. ”

X, 1-15

 

“ Garde en mémoire ce que tu viens d’entendre

contre toi ”, me commanda ce sage ;

“ et à présent sois attentif ”, et il dressa le doigt :

“ quand tu seras devant le doux regard

de celle dont les beaux yeux voient toutes choses,

tu sauras d’elle tout le voyage de ta vie. ”

X, 127-132

 

 

“ Mon fils, à l’intérieur de ces rochers ”,

commença-t-il, “ se trouvent trois petits cercles

de plus en plus étroits, comme ceux que tu quittes.

Ils sont tous pleins d’esprits maudits ;

mais afin que plus bas leur vue te suffise,

sache comment et pourquoi ils y sont amassés.

De tout le mal que le ciel déteste,

l’injustice est la fin : et toute fin pareille

nuit à autrui ou par la force ou par la fraude.

Mais puisque la fraude est le mal propre à l’homme,

elle déplaît plus à Dieu : les fraudeurs sont aussi

tout au fond, et plus de douleur les assaille.

Le premier cercle appartient aux violents ;

mais comme on fait violence à trois personnes,

il est construit et divisé en trois enceintes.

On peut faire force à Dieu, à soi-même, au prochain,

je veux dire à eux et à leurs biens,

comme tu verras par un raisonnement simple.

On donne mort par force et par blessures graves

à son prochain, et à ses possessions

on cause ruine, incendie et pillage ;

aussi les assassins et ceux qui blessent injustement,

les bandits, les pillards, sont en proie aux supplices

dans la première enceinte, par troupes séparées.

On peut porter la main contre soi-même

et contre ses biens ; aussi dans la seconde enceinte

il faut que se repente en vain

quiconque se prive soi-même de votre monde,

et ceux qui dissipent ou joue leurs biens,

et pleurent quand ils devraient être contents.

On peut faire violence à la divinité

en la niant ou en la blasphémant,

en méprisant Nature et sa bonté ;

aussi la plus étroite enceinte

imprime son sceau sur Sodome et Cahors,

et sur qui parle en méprisant Dieu dans son cœur.

La fraude, qui blesse la conscience,

peut être usée envers qui a confiance

ou envers qui ne l’a pas accordée.

Ce dernier mode rompt seulement

le lien d’amour que produit la nature ;

ainsi ont leur demeure au dernier cercle

hypocrites, sorciers, adulateurs,

faussaires, voleurs et simoniaques,

ruffians, tricheurs et ordures semblables.

Par l’autre mode on oublie à la fois

l’amour qui vient de la nature, et celui qui s’y joint,

par qui se crée la confiance ajoutée ;

aussi dans le plus petit cercle, où est le point

de l’univers où réside Dité,

qui a trahi meurt éternellement. ”

XI, 17-66

 

 

Septième Cercle, Premier Giron : les Violents contre leur prochain, plongés dans un fleuve de sang bouillant.

 

O cupidité aveugle et colère folle,

qui nous éperonne dans la courte vie,

pour nous baigner si mal dans l’éternelle !

Je vis une ample fosse tordue en arc,

car elle embrassait toute la plaine,

comme l’avait expliqué mon escorte ;

entre le fleuve et la falaise, en file indienne,

couraient des centaures, armés de flèches,

tout comme, sur terre, ils allaient à la chasse.

En nous voyant venir, ils s’arrêtèrent,

et trois d’entre eux se détachèrent du groupe

avec leurs arcs, et des flèches qu’ils avaient choisies ;

l’un d’eux cria de loin : “ A quel supplice

venez-vous donc, vous qui descendez la côte ?

Répondez d’où vous êtes ; sinon je tire à l’arc. ”

Mon maître dit : Notre réponse

nous la donnerons à Chiron, et de près ;

mal t’en a pris d’avoir des désirs trop brutaux. ”

Puis il me toucha et me dit : “ C’est Nessus,

qui mourut pour la belle Déjanire,

et qui vengea lui-même sa propre mort.

Celui du milieu qui a les yeux baissés,

est le grand Chiron qui nourrit Achille ;

cet autre est Pholus, qui fut plein de rage.

Autour de la fosse ils vont par milliers,

en perçant de flèches toute âme qui sort

du sang plus que sa faute ne l’assigne. ”

XII, 49-75

 

 

Septième Cercle, Second Giron : Violents contre eux-mêmes

Suicidés, changés en arbres qui parlent et se lamentent ;

Dissipateurs, déchirés par des chiennes.

 

J’entendais partout des lamentations

et ne voyais personne qui pût les faire ;

aussi je m’arrêtai tout éperdu.

Je crois qu’il crut que je croyais

que toutes les voix sortaient, entre ces branches,

de gens qui se cachaient à nous.

Aussi le maître dit : “ Si tu casses

une petite branche d’une de ces plantes,

toutes tes pensées seront tronquées. ”

Alors je tendis un peu la main devant moi

et cueillis un rameau d’une grande ronce ;

son tronc cria : “ Pourquoi me brises-tu ? ”

Et quand il fut tout noir de sang,

il se remit à dire : “ Pourquoi me déchires-tu

N’as-tu en toi nul esprit de pitié ?

Nous fûmes hommes, et nous sommes broussailles :

ta main devrait nous être plus bienveillante,

même si nous étions âmes de serpents. ”

Comme un tison vert, brûlé à l’un des bouts,

qui gémit par l’autre, et qui grince

sous l’effet du vent qui s’échappe,

ainsi du bois brisé sortaient à la fois

des mots et du sang ; moi je laissai la branche

tomber, et restai là, saisi de crainte.

“ S’il avait pu croire dès l’abord ”,

répondit mon sage, “ âme blessée,

ce qu’il a vu seulement dans mes vers,

il n’aurait pas porté la main sur toi ;

mais la chose incroyable m’a fait l’engager

à une action qui me pèse à moi-même.

Mais dis-lui qui tu fus, pour qu’en réparation

il rafraîchisse ta mémoire

sur terre, là-haut, où il a droit de retourner. ”

Et le tronc : “ Tu me séduis par un dire si doux

que je ne puis me taire ; et vous qu’il ne vous pèse

si je m’englue un peu dans mon récit.

Je suis celui qui tenait les deux clefs

du cœur de Frédéric, et qui les manœuvrais,

serrant et desserrant, si doucement,

que j’écartai de son secret presque tout autre ;

et je fus si fidèle à ce glorieux office

que j’en perdis le sommeil et la force.

La prostituée qui jamais ne quitta

de ses yeux sans pudeur le palais de César,

mort commune, et vice des cours,

enflamma contre moi toutes les âmes,

et les enflammés enflammèrent Auguste

si fort qu’honneur joyeux devint triste deuil.

Mon âme, par indignation dédaigneuse,

croyant fuir le dédain par la mort,

contre moi, juste, me fit injuste.

Par les racines étranges de cet arbre

je jure que jamais je ne rompis la foi

à mon seigneur, qui fut de tout honneur si digne.

Et si l’un de vous retourne sur la terre,

qu’il défende ma mémoire, qui gît encore

sous le coup que lui porta Envie. ”

XIII, 22-78

 

 

Alors le tronc souffla très fort, et puis

le vent se changea en une voix qui disait :

“ Je vous répondrai brièvement.

Quand l’âme cruelle se sépare

du corps dont elle s’est elle-même arrachée,

Minos l’envoie à la septième fosse.

Elle tombe dans la forêt, sans choisir sa place,

mais au lieu où fortune la jette,

là elle germe comme une graminée.

Elle devient tige et plante sylvestre ;

les Harpies, se paissant ensuite à ses feuilles,

lui font douleur, et font à la douleur fenêtre.

Nous reviendrons comme les autres

vers nos dépouilles, mais nulle ne s’en revêtira,

car il est injuste d’avoir ce qu’on jette.

Nous les traîneront ici, et nos corps

seront pendus par la triste forêt,

chacun à la ronce de son ombre hargneuse. ”

XIII, 91-108

 

 

Septième Cercle, Troisième Giron : Violents contre Dieu, couchés sur le sable sous une pluie de feu.

 

Pour éclairer ces choses si étranges,

je dis que nous arrivâmes à une terre

qui refuse toute plante en son lit.

La forêt douloureuse est sa guirlande,

comme le fossé triste à la forêt ;

là nous nous arrêtâmes, tout près du bord.

Le sol était un sable aride,

épais, tout semblable à celui

que les pieds de Caton foulèrent jadis.

O vengeance de Dieu, comme tu dois

inspirer de la crainte à ceux qui lisent

ce qui alors apparut à mes yeux !

Je vis plusieurs troupeaux d’âmes nues

qui pleuraient toutes misérablement

et semblaient soumises à diverses lois.

Les unes gisaient étendues sur le sol,

d’autres étaient assises, toutes blotties,

et d’autres marchaient continuellement.

Celles qui tournaient étaient les plus nombreuses,

et moins celles qui gisaient dans leur tourment,

mais elles avaient la langue plus prompte aux plaintes.

Sur tout le sable, en chute lente,

pleuvaient de grands flocons de feu,

comme neige sur l’alpe un jour sans vent.

Ainsi qu’Alexandre dans les chaudes régions

de l’Inde vit que tombaient sur son armée

des flammes qui brûlaient jusqu’à terre,

et décida de piétiner le sol

avec ses troupes, afin que les vapeurs

s’éteignent mieux en restant isolées :

ainsi descendait cette éternelle ardeur ;

elle allumait le sable, comme amadou

sous pierre à feu, redoublant la douleur.

Et sans repos était la danse

des pauvres mains, deçà delà,

écartant de soi la brûlure nouvelle.

XIV, 7-42

 

“ Au milieu de la mer est un pays détruit ”,

dit-il alors, “ qui s’appelle Crète,

et sous son roi le monde jadis fut innocent.

Une montagne s’y trouve, autrefois riante

d’eaux et de plantes, qui avait nom Ida,

déserte à présent, comme chose passée.

Rhéa la choisit autrefois pour berceau

de son enfant, et pour mieux le cacher

quand il pleurait, elle y faisait pousser des cris.

Debout dans la montagne est un grand vieillard,

qui tourne le dos à Damiette

et regarde Rome, comme son miroir.

Sa tête est façonnée d’or fin,

ses bras et sa poitrine sont en pur argent,

puis il est de bronze jusqu’à la fourche ;

de là jusqu’en bas il est de fer trempé,

sinon que son pied droit est de terre cuite ;

et il s’appuie sur celui-là plus que sur l’autre.

Chaque partie, à part l’or, est percée

d’une blessure par où coulent des larmes,

lesquelles, en s’amassant, trouent cette grotte.

Leurs cours descend de roche en roche dans la vallée ;

elles forment l’Achéron, le Styx, le Phlégéton ;

puis elles s’en vont en bas par un étroit canal,

jusqu’à ce point d’où on ne descend plus,

elles forment le Cocyte ; et quel est cet étang,

tu le verras, n’en parlons pas ici. ”

XIV, 94-120

 

 

Septième Cercle, Troisième Giron : Violents contre la Nature (Sodomites) ; ils courent sous la pluie de feu.

 

Nous étions déjà si loin de la forêt

que je n’aurais pu voir où elle était

en me retournant vers l’arrière,

quand nous rencontrâmes une foule d’ombres

qui s’en venaient près de la rive, et chacune

nous regardait ainsi que font le soir

ceux qui se croisent à la nouvelle lune ;

elles clignaient des yeux vers nous

comme le vieux tailleur au chas de son aiguille.

Regardé ainsi par semblable famille,

je fus reconnu par l’un d’eux, qui me prit

par le pan de ma robe et cria “ Merveille ! ”

Et moi, quand il tendit le bras,

je fixai mes regards sur sa figure cuite,

si fort que le visage brûlé n’empêcha pas

à mon esprit de le connaître ;

et tendant la main vers sa face,

je répondis : “ Vous êtes ici, ser Brunetto ? ”

Et lui : “ O mon fils, qu’il ne te déplaise

si Brunetto Latino retourne sur ses pas

un peu avec toi et laisse aller la file. ”

Je lui dis : “ Je vous en prie tant que je peux,

et si vous voulez que je m’assoie auprès de vous,

je le ferai, s’il plaît à celui-ci que j’accompagne. ”

“ O fils ”, dit-il, “ quiconque s’arrête un peu

dans ce troupeau gît ensuite pour cent ans

sans pouvoir s’abriter quand le feu le blesse.

Poursuis donc ta route : moi j’irai sur tes pas ;

et puis je rejoindrai ma compagnie

qui va pleurant ses peines éternelles. ”

XV, 13-42

 

 

Déjà j’étais là où s’entendait le bruit

de l’eau qui tombait dans l’autre cercle,

pareil au bourdonnement que font les ruches,

quand trois ombres s’échappèrent ensemble

en courant, d’une foule qui passait

sous la pluie de l’âpre martyr.

Et chacun criait, en venant vers nous :

“ Attends, toi qui parais à ton habit

être quelqu’un de notre terre impure. ”

Hélas que de plaies je vis sur leurs corps,

anciennes et récentes, inscrites par les flammes !

J’en souffre encore, lorsque je m’en souviens.

A leurs cris mon docteur s’arrêta ;

il tourna son visage, et : “ Attends un peu ”,

dit-il, “ il faut être courtois envers eux.

Et si ce n’était le feu que jette

la nature du lieu, je dirais que la hâte

conviendrait mieux à toi qu’à eux. ”

Ils reprirent, quand nous nous arrêtâmes,

leur plainte ; et quand ils furent auprès de nous,

ils firent tous trois une roue d’eux-mêmes.

Comme on  voit les lutteurs nus et frottés d’huile,

quand ils cherchent leur prise et leur avantage,

avant de se combattre et de se blesser,

ainsi, tout en tournant, chacun dressait la face

vers moi, si bien qu’à chaque fois leur cou

faisait un voyage opposé à leurs pieds.

“ Si la misère de ce lieu ensablé

te fait mépriser et nous et nos prières ”,

dit l’un, “ et nos visages noirs et pelés,

que notre renommée incline ton âme

à nous dire qui tu es, toi qui si tranquille

pose tes pieds vivants sur le sol d’enfer. ”

XVI, 1-33

 

Si j’avais été à l’abri du feu,

je me serais jeté à côté d’eux ;

je crois que mon docteur l’aurais permis ;

mais comme je m’y serais brûlé et cuit,

la peur vainquit la bonne envie

qui me donnait désir de les embrasser.

“ Ce n’est pas mépris, mais souffrance ”,

lui dis-je, “ que votre condition a gravé en moi,

telle qu’elle tardera longtemps à s’éteindre,

depuis que mon seigneur que voici m’a dit

des paroles qui m’ont fait penser que venaient

par ici des gens tels que vous êtes.

Je suis de votre terre, et depuis toujours

j’ai répété et écouté avec amour

vos actions et vos noms honorés.

Je laisse le fiel et vais vers les doux fruits

que m’a promis mon guide véridique ;

mais il faut d’abord que j’aille jusqu’au fond. ”

XVI, 46-63

 

 

Septième Cercle, Troisième Giron : Violent contre l’Art (Usuriers) ; assis sous la pluie de feu avec leurs armoiries pendues au cou.

 

“ Voici venir la bête à la queue aiguë,

qui passe les monts, qui brise armes et murs,

voici celle qui infecte le monde ! ”

Ainsi se mit mon guide à me parler ;

puis il lui fit signe de venir vers la berge,

près du bord des rochers où nous marchions.

Et cette hideuse image de fraude

s’en vint et hissa la tête avec le buste,

mais sans traîner sa queue jusqu’à la berge.

Sa face était celle d’un homme juste,

tant elle avait l’apparence bénigne,

et le reste du corps était d’un serpent ;

elle avait deux pattes velues jusqu’aux aisselles ;

le dos et la poitrine et les deux flancs

étaient peints de nœuds et de roues.

Jamais Turcs ni Tartares ne firent d’étoffes

ou tissées ou brodées de plus vives couleurs,

et jamais Arachné n’en tissa de semblables.

Comme parfois sont amarrées les barques

qui sont moitié dans l’eau et moitié à terre,

et comme là-bas chez les Germains gloutons,

le castor s’installe pour faire sa guerre,

ainsi se tenait la détestable bête

sur le bord de pierre qui entoure le sable.

Toute sa queue s’agitait dans le vide,

en tordant vers le haut la fourche vénéneuse

qui en armait la pointe comme un scorpion.

XVII, 1-27

 

Ainsi encore plus loin sur le rebord extrême

de ce septième cercle, tout seul, j’allai

là où étaient assis ces affligés.

Par les yeux la douleur éclatait au dehors ;

deçà, delà, ils s’aidaient de leurs mains

contre les flammes ou le sol embrasé :

les chiens ne font pas autrement en été

des pattes ou du museau, lorsque les puces

les mordent, ou les mouches, ou les taons.

Quand je fixais mes yeux sur le visage

de ceux sur qui descend ce feu douloureux,

je n’en reconnu aucun ; mais je vis

que du cou de chacun pendait une bourse

d’une certaine couleur, portant un certain signe

dont il semblait que leur œil se repût.

XVII, 43-57

 

Je trouvai que mon guide était déjà monté

sur les reins de l’animal farouche ;

et il me dit : “ A présent, sois fort et hardi.

Nous irons désormais par de telles échelles ;

monte devant, je veux être au milieu,

pour que sa queue ne puisse te blesser. ”

Tel est celui qui sent le premier frisson

de la fièvre quarte, qui a déjà les ongles blancs,

et tremble tout entier en regardant l’ombre,

tel je devins à ces paroles dites ;

mais la honte me fit ses menaces,

elle qui rend son courage au valet d’un bon maître.

Je m’assis donc sur cette affreuse échine ;

et voulus dire, mais la voix ne vint pas

comme je croyais : “ Serre-moi dans tes bras. ”

Mais lui, qui d’autres fois m’avait tiré déjà

d’autres dangers, sitôt que je montai,

m’entoura de ses bras et me soutint.

“ Pars maintenant, Géryon ”, dit-il ;

“ que tes tours soient larges, et la descente douce ;

pense au nouveau fardeau que tu emportes. ”

Comme un petit bateau qui sort du port

à reculons, ainsi il s’éloigna ;

et quand il sentit qu’il avait libre jeu,

il plia sa queue vers sa poitrine,

et la tendit puis la bougea comme une anguille,

et ramena l’air à soi de ses pattes.

XVII, 79-105

 

 

Huitième Cercle : les Fraudeurs ;

Premier Bolge : Séducteurs et Ruffians : deux troupes courent sans cesse en sens inverse l’une de l’autre, fouettées par les diables ;

Deuxième Bolge : Adulateurs, plongés dans le fleuve de merde.

 

Il est en enfer un lieu dit Malebolge

tout fait de pierre, couleur du fer,

comme le cercle de roche qui l’entoure.

Juste au milieu de cet enclos maudit

S’ouvre un puits très large et très profond

dont en son lieu je dirai l’ordonnance.

L’enceinte qui reste est de forme arrondie

entre le puits et la dure falaise

et le fond se divise en dix vallées.

Tels on peut voir, pour protéger les murs,

des fossés nombreux entourant les châteaux,

formant ensemble une figure :

telle image formaient ici tous les fossés ;

et comme aux forteresses on voit de petits ponts

allant de leur seuil à la rive,

ainsi des rochers partaient de la falaise

qui coupaient la digue et les fossés,

jusqu’au puits qui les arrête et les reçoit.

C’est en ce lieu, secoués de l’échine

de Géryon, que nous nous retrouvâmes ;

Le Poète prit à gauche, et moi je le suivis.

A droite je vis une pitié nouvelle,

nouveaux tourments et nouveaux tourmenteurs,

dont la première bolge était emplie.

Dans le fond les pécheurs étaient nus :

du milieu jusqu’à nous ils arrivaient de face ;

au-delà ils allaient avec nous mais plus vite :

de même les Romains, l’année du Jubilé,

ont trouvé ce moyen, pour la grande foule,

afin que les gens puissent passer le pont,

que d’un côté tous tournent le visage

vers le château, pour aller à Saint-Pierre,

et sur l’autre côté ils vont vers la colline.

De çà de là sur le rocher noirâtre

je vis des démons cornus avec de grands fouets,

qui les battaient cruellement par-derrière.

Ah comme ils leurs faisaient lever les talons

dès les premiers coups ! jamais aucun

n’attendait les seconds, ni les troisièmes.

XVIII, 1-39

 

Nous étions déjà là où l’étroit sentier

se croise avec la deuxième digue

sur laquelle une autre arche s’appuie.

Alors nous entendîmes les gens qui se lamentent

dans l’autre bolge, en soufflant du museau,

et se frappent eux-mêmes avec leurs paumes.

Les rives étaient encroûtées de moisi,

car les relents d’en bas s’y empâtent,

offensant à la fois les yeux et l’odorat.

Le fond est si obscur qu’on ne peut y voir

de nulle part sans monter sur la cime

de l’arc, là où la roche est en surplomb.

Nous vînmes là ; et de là dans la fosse

je vis des gens plongés dans une fiente

qui semblait tirée des latrines humaines.

XVIII, 100-114

 

 

Huitième Cercle, Troisième Bolge : Simoniaques ; plongés la tête en bas, dans des trous circulaires, la plante des pieds brûlée par des flammes.

 

Ô Simon mage, ô malheureux disciples,

ô vous rapaces, qui rendez adultères,

pour or et pour argent, les choses de Dieu

qui aux seuls bons devraient servir d’épouses,

il faut qu’à présent pour vous sonne la trompe,

puisque vous êtes dans la troisième bolge.

Nous étions montés à la tombe suivante,

déjà sur le rocher de ce côté

qui surplombe la fosse en son milieu.

Ô suprême Sagesse, quel art tu montres

au ciel, sur terre et dans le monde mauvais,

et comme ta vertu s’exerce avec justice !

Je vis sur les parois et sur le fond

la pierre livide criblée de trous,

de largeur égale, et tous de forme ronde.

Ils ne me semblaient ni moins grands ni plus

que ceux qu’on a creusé dans mon beau Saint-Jean

pour y recevoir les baptisés ;

je brisai l’un d’eux il y a quelques temps

pour en tirer quelqu’un qui s’y noyait ;

que ces mots soient le sceau qui détrompe chacun.

De la bouche de chaque trou on voyait surgir

les pieds d’un pécheur, avec les jambes

jusqu’au mollets ; le corps était dedans.

A tous flambaient les plantes des deux pieds ;

et les jointures s’agitaient si fort

qu’elles auraient rompu liens d’osier ou de corde.

Comme une flamme sur un objet huilé

glisse vers le haut le long de la surface,

tel était là le feu des talons aux pointes.

XIX, 1-30

 

 

Huitième Cercle, Quatrième Bolge : Mages et Devins ; ils marchent à rebours, la tête à l’envers.

 

J’étais déjà tout entier attentif

à regarder le fond qui m’était découvert

et qu’arrosaient des pleurs d’angoisse :

et je vis venir par la vallée ronde

des gens qui pleuraient en silence, marchant au pas

qu’on a sur terre au chant des litanies.

Quand mon regard glissa plus bas sur eux,

chacun m’apparut étrangement tordu

entre le menton et le haut du buste :

car vers les reins leur face était tournée,

et ils devaient marcher à reculons

puisqu’ils étaient privés de la vue en avant.

Peut-être par l’effet de la paralysie

des corps ont-ils été tournés ainsi ;

mais je ne l’ai pas vu et je ne le crois pas.

Que Dieu, lecteur, te laisse prendre fruit

de ta lecture, et à présent juge par toi-même

comment je pouvais garder les yeux secs,

lorsque je vis de tout près notre image

tordue à tel point que les pleurs des yeux

baignaient les fesses entre les reins.

Certes, je pleurais tant, appuyé à la roche

du dur écueil, que mon guide me dit :

“ Es-tu toi aussi de ces insensés ?

Ici vit la pitié quand elle est bien morte ;

qui est plus scélérat que celui-là

qui compatit lorsque Dieu a jugé ? ”

XX, 4-30

 

 

Huitième Cercle, Cinquième Bolge : Trafiquants et Concussionnaires ; trempés dans la poix brûlante et harponnés par les démons.

 

Ainsi de pont en pont en parlant d’autre chose

que ma Comédie n’a souci de chanter,

nous allâmes : et nous étions au somment de l’arche

quand nous nous arrêtâmes pour voir l’autre crevasse

de Malbolge, avec ses plaintes vaines.

Et je la vis étrangement obscure.

Comme chez les Vénitiens, dans l’arsenal,

bout en hiver la poix tenace

pour calfater les bateaux avariés

qui ne peuvent plus naviguer – et pendant ce temps

l’un remet son bateau à neuf, et l’autre étoupe

les flancs de ceux qui ont beaucoup vogué ;

qui cloue la proue, qui radoube la poupe ;

un autre fait des rames, un autre tord des cordes ;

qui rapièce les voiles, et de misaine, et d’artimon :

ainsi, non par le feu, mais par un art divin,

bouillait là-dessous une poix épaisse

qui engluait la rive de tous côtés.

Je la voyais, mais ne voyais en elle

rien d’autre que les bulles bouillant à grand bouillon ;

elle se gonflait toute, puis retombait à plat.

Comme je regardais fixement vers le bas,

mon guide me dit : “ prends garde, prends garde ! ”

en me tirant à lui hors du lieu où j’étais.

Je me tournai alors comme un homme anxieux

de voir le danger qu’il doit fuir

et que la peur soudaine désarçonne,

mais qui, pour voir, ne prend pas de retard :

et je vis derrière nous un diable noir

qui venait en courant sur le rocher.

Ah comme il avait l’aspect féroce !

et que son air me semblait cruel,

les pieds légers, les ailes déployées !

Sur ses épaules aiguës et relevées

il portait un pécheur tenu par ses deux hanches,

et lui tenait serré le nerf des pieds.

Il dit de notre pont : “ Ô Malebranche,

voici un ancien de Sainte Zita !

Mettez-le dans le fond, moi je retourne encore

à cette ville, qui en est bien fournie :

tout le monde y trafique, excepté Bonturo ;

d’un non, pour de l’argent, on fait un oui. ”

Il le jeta au fond, et puis s’en retourna

par le roc abrupt ; jamais mâtin lâché

ne fut si prompt à poursuivre un voleur.

L’autre plongea, et revint tout souillé,

mais les démons qui étaient sous le pont

crièrent : “ Ici le Saint Voult n’a pas cours !

Ici on nage autrement qu’au Serchio !

Si tu ne veux pas tâter de  nos griffes,

ne te montre plus au-dessus de la poix. ”

Puis ils le mordirent avec cent harpons,

et dirent : “ Il te faut ici danser à couvert,

pour frauder, si tu peux, en cachette. ”

Ainsi les cuisiniers font par leurs aides

enfoncer la viande avec des crochets

pour qu’elle ne flotte pas dans la marmite.

XXI, 1-57

 

Avec la fureur et l’impétuosité

qu’ont les chiens qui s’élancent contre un pauvre

arrêté soudain pour demander l’aumône,

les démons sortirent de dessous le pont

et tournèrent contre lui toutes leurs fourches ;

mais il cria : “ Ne soyez pas félons !

Avant que vos harpons me prennent,

que l’un de vous s’avance pour m’entendre,

puis vous jugerez s’il faut me harponner. ”

Ils crièrent tous : “ Que Malacoda y aille ! ” ;

l’un s’ébranla alors – les autres s’arrêtèrent,

et il vint vers lui en disant : “ A quoi bon ? ”

“ Crois-tu, Malacoda ”, lui dit mon maître,

“ que tu me vois être venu ici

déjà bien assuré contre tous vos assauts,

sans un vouloir divin, sans un décret propice ?

Laisse-nous aller, car on veut dans les cieux

que je montre à quelqu’un ce chemin sauvage. ”

Alors son orgueil en fut si rabattu

qu’il laissa tomber son harpon à ses pieds

et dit aux autres : “ Qu’on ne le touche plus. ”

XXI, 67-87

 

J’ai déjà vu des cavaliers lever le camp,

et commencer l’assaut et faire parade,

et s’enfuir parfois pour sauver leur vie ;

j’ai vu des coureurs par votre contrée,

ô Arétins, j’ai vu des cavalcades,

j’ai vu des joutes et des tournois ;

avec tantôt des trompettes, tantôt des cloches,

avec des tambours, avec des feux de forteresses,

selon nos usages ou des usages étrangers ;

mais jamais je n’ai vu marcher cavaliers ni piétons

avec un si étrange chalumeau,

ni un navire avec signaux de terre ou d’astre.

Nous faisions route avec les dix démons.

Ah  féroce compagnie ! mais à l’église

avec les saints, et à la taverne avec les gloutons.

Mes yeux se fixaient encore sur la poix,

pour voir tous les aspects de cette bolge,

et des gens qui brûlaient là-dedans.

Comme les dauphins, quand ils font signe

aux mariniers en arquant leur échine,

pour qu’ils essaient de sauver leur bateau,

ainsi parfois, pour alléger sa peine,

quelque damné montrait le dos,

puis disparaissait en moins d’un éclair.

Et comme sur le bord de l’eau d’un fossé

on voit les grenouilles, le museau à l’air,

mais cachant leurs pattes et le gros de leur corps,

ainsi de tous côté se tenaient les pécheurs ;

mais dès que s’approchait Barbariccia,

ils replongeaient sous les bouillons.

Je vis, et mon cœur en frémit encore,

un qui attendait, tout comme il arrive

qu’une grenouille reste et que l’autre plonge,

et Graffiacan, qui était juste en face,

lui accrocha les cheveux englués

et le tira dehors : je crus voir une loutre.

Je savais déjà le nom de tous les diables :

je les notais quand ils furent choisis,

et je les écoutai quand ils parlaient entre eux.

“ Ô Rubicante, enfonce-lui donc

tes crochets dans la chair, écorche-le ! ”,

criaient ces maudits tous ensemble.

XXII, 1-42.